Ce mardi 10 février, environ 150 à 160 personnes se sont déplacées pour assister à la conférence de Laurent Ripart, professeur médiéviste à l’Université de Savoie. Le thème était : Les savoyards descendent ils vraiment des Sarrasins ?
La question pouvait sans doute interloquer nombre de participants. Mais à l’écoute des propos du conférencier, il semblerait que les habitants des Bauges ou de la vallée de Maurienne y trouvèrent un écho au moins durant une certaine période. Ce mythe s’est construit et transformé du Moyen Âge au XIXᵉ siècle. L’orateur part d’exemples actuels qui prétendent qu’une partie de la population savoyarde descendrait de Sarrasins installés jadis dans la région.
Sur le plan strictement historique, Laurent Ripart nous rappelle qu’on ne connaît que deux épisodes avérés de présence musulmane dans la Gaule médiévale.
Au VIIIᵉ siècle, vers 710/730, nous assistons à la conquête arabe de l’Espagne (Al-Andalus), puis son extension jusqu’au Languedoc et au Rhône. S’ensuivit en 732, la bataille dite de Poitiers/Tours et la reprise de la vallée du Rhône par les Francs. Malgré tout, ils déferlent sur la Méditerranée, et font la conquête de la région qu'on appelle aujourd'hui le Languedoc. Leur présence est vérifiée à Nîmes puisque l’on a retrouvé 3 tombes musulmanes lors de la construction d’un parking. Mais cette phase de conquête ne touche ni les Alpes ni la haute vallée du Rhône.
L’idée que les sarrasins auraient investi les Alpes et la Savoie » est une hypothèse très tardive. En gros, on voit se mettre en place très tôt un légendaire sarrasin, dès l'époque des croisades, même dès le XIe siècle. On a déjà des textes où on voit qu'on fantasme sur les sarrasins.
A la fin du IXe–Xe siècle, vers 942, s’opère l’installation d’un petit groupe arabe au Freinet dans le massif des Maures (Saint‑Tropez). Le roi d’Italie qui est aussi le roi de Provence à l'époque, fatigué d'avoir des sarrasins à Saint-Tropez, envoie une armée contre eux. Mais alors qu'il est en train de les écraser, on lui apprend qu'un de ses ennemis, qui vient d'Allemagne est en train d'arriver avec une armée et va entrer en Italie. Aussitôt il conclut un accord avec les sarrasins, et les emploie en tant que mercenaires pour les installer autour du Grand Saint-Bernard, afin qu'ils tiennent la frontière. Cette pratique était extrêmement classique au Moyen-Âge. Très souvent, on utilisait une population comme mercenaire. Comme pour les vikings par exemple, qui étaient utilisés par les pouvoirs comme mercenaires pour lutter contre leurs voisins envahisseurs.
En dehors de cette zone du Grand-Saint-Bernard qui est validée par un écrit de 996, on ne dispose d’aucune source fiable pour la Maurienne, la Tarentaise, la Savoie, la Haute‑Savoie, Grenoble ou Lyon. La présence sarrasine y est donc au mieux très limitée, au pire, inexistante. Les historiens contemporains parlent désormais de présence sarrasine, non plus « d’invasion », et insistent sur le caractère modeste, fragmentaire et souvent indirect (monnaies, commerce, mercenaires) de cette présence.
Dès le Moyen Âge et surtout à l’époque des croisades, on projette sur les Sarrasins fantasmes et récits exemplaires (chanson de Roland, l’épée Durandal forgée en Maurienne, martyrs supposément égorgés par des Sarrasins, toponymie remaniée, etc.).
À partir du XVe siècle, certaines histoires de Savoie présentent la Maurienne comme une « terre de Sarrasins » vaincus par les ancêtres des comtes de Savoie.
Le XIXe siècle constitue le moment décisif, c’est de là que des érudits donneront corps à ce mythe tels que Claude Genoux, Léon Ménabréa, abbé Bonnefoy, Louis Beaulieu, Alexandre Bérard, Louis Berthelot, Auguste Carlone, etc.). Ils élaborent un récit détaillé d’« invasions sarrasines » en Savoie (St-Jean de Maurienne, Bessans , La Roche-Cevins), dans les Bauges (Jarsy, Ste-Reine, École), en Bresse ou dans l’Ain, sans sources sérieuses, à partir de traditions orales, de toponymes, de physionomies, de vêtements paysans ou de taches sur le front interprétées comme traces de prosternation musulmane.
Ils s’appuient sur une anthropologie racialisante naissante (mesure des crânes, couleur des yeux, traits du visage) pour identifier dans les paysans alpins ou bressans des « descendants d’Arabes »notamment dans le village de Boz dans l’Ain avec ses habitants, les Burhins.
Dans les années 1810–1860, ce récit prend une tonalité surprenante : plusieurs auteurs présentent positivement les Sarrasins et l’éventualité d’une France ou d’une Provence « arabes », supposées appartenir à une civilisation plus « avancée » ; certains vont jusqu’à dire qu’il aurait été préférable que Charles Martel perde à Poitiers. Cette vision disparaît après 1870, avec le choc des défaites françaises.
Laurent Ripart discute enfin l’interprétation d’une anthropologue (Karine Larissa-Basset) qui voit dans ces légendes un « contre-récit national » opposé au roman des « ancêtres les Gaulois »
Mais il rejette cette thèse en montrant que ces récits existent aussi en Suisse ou en Savoie avant l’annexion, donc en dehors du cadre de la centralisation française.
Il propose d’y voir plutôt la projection de la vision coloniale française au XIXᵉ siècle : pensée en termes de colonisation « civilisatrice », hiérarchisation des races, alternance de supériorité/infériorité entre Européens et Arabes, et racialisation très forte des rapports sociaux, les paysans étant perçus comme une « autre race » que les élites.
De très nombreuses questions seront posées par l’assemblée présente et Laurent Ripart y répondra de façon très construite. C’est ainsi que se terminera la soirée.
En complément d'informations, voir lettre N°34

