La conférence du 24 juin, qui portait sur l'épopée des ciments et des chaux du mont du Chat, a attiré soixante personnes. Il est possible que les conditions climatiques extrêmes aient provoqué une baisse de l'engagement des participants.

Dans un premier temps, le président a évoqué la mémoire de Marc Bloch, académicien et historien français, qui a été « panthéonisé » la veille. Il a par la suite évoqué la figure de l'éminent historien français et réaffirmé l'une de ses maximes qui a guidé sa quête intellectuelle : « Plus la recherche s'efforce d'atteindre les faits profonds, moins il lui est permis d'espérer la lumière, si ce n'est par les rayons convergents de témoignages très divers dans leur nature. »

Cette maxime souligne l'importance de la comparaison entre sources hétérogènes pour atteindre une compréhension approfondie du passé. En effet, elle implique que la vérité ne peut être révélée qu'à travers la confirmation mutuelle des informations obtenues par l'historien.

Historien spécialiste de l'époque médiévale, l'enseignant s'est distingué par son engagement inébranlable en faveur de la France au cours de son parcours. Durant la période s'étendant de la Première à la Seconde Guerre mondiale, il n'a nourri l'ambition que de prendre part à l'action pour défendre son pays. Il convient de souligner qu'il est le premier historien à faire son entrée au Panthéon, ce qui témoigne de l'importance historique et culturelle qu'il a acquise dans la société française. L’association tenait à marquer son attachement à l’histoire et à cet illustre disciple.

Ensuite, le président enchaîna sur le thème de la soirée qui est bien représentatif de l’histoire du canton et des quatre communes. Il a rappelé que l’acteur principal, la famille Rey, est motteraine. Elle a résidé tant au Bourget qu’à Bourdeau, et son activité se situait sur les communes de Bourdeau, de La Chapelle-du-Mont-Chat et aussi de Saint-Jean-de-Chevelu. L'usine de chaux et ciments du Mont-du-Chat était une petite entreprise industrielle historique située à Bourdeau, en Savoie, au pied du mont du Chat, à la fin du chaînon sud du Jura. L'exploitation des carrières de pierre à ciment du col du Chat a fonctionné de 1883 à 1947. Durant toute cette période, sept exploitants se sont succédé, dont trois de la famille Rey (le père, le fils et sa veuve).

Le conférencier, aidé de très nombreuses diapositives pour illustrer ses propos, a conté à l'assemblée cette épopée industrielle très mal, voire totalement méconnue.

Le premier intervenant, Antoine Roche, ne laissa que peu de traces de son exploitation, si ce n’est la construction de deux fours à chaux le long de la route du col. (1883). Vint ensuite Charles Cordier (1884-1886), un personnage du monde de la banque et des assurances. Malgré des investissements importants dans une usine à Bourdeau, le captage du ruisseau de la Gerle et l’installation d’une roue à aubes, il fut contraint à la faillite. Il perdit dans cette affaire sa propriété du château de Champrovent de Saint-Jean-de-Chevelu. Un troisième intervenant reprit l’affaire : l’industriel Joseph Allibert (1886-1888), qui poursuivit l’activité par de lourds investissements (turbine hydraulique, agrandissement de l’usine). Ces trois pionniers, ces « défricheurs » de montagne, exploitèrent le gisement pendant cinq ans. Ce furent trois échecs qui se terminèrent par deux faillites.

En 1888, l’activité fut reprise par Pierre Rey pour une « bouchée de pain » . Pourtant, au départ, il ne s'agissait que d'un limonadier-rentier de la rue de Boigne à Chambéry qui avait une activité saisonnière à Bourdeau. Ses deux ascendants étaient maçons et tailleurs de pierre de profession, originaires du hameau de Leya, à La Motte-Servolex. Mais, à l’acquisition de cette activité, Pierre et son fils Louis ont su insuffler une dynamique nouvelle leur permettant de produire plus de 2 000 tonnes de minerai par an. C'est ainsi que commença l'âge d'or de la famille Rey, avec Pierre, Louis et Jeanne, de 1888 à 1906. Ils ont réussi là où leurs prédécesseurs, banquiers et industriels, avaient échoué. Ils avaient une vision différente.

L’usine principale était installée à Bourdeau, sur la rive ouest du lac du Bourget. Une seconde, qui servait de magasin de vente des produits finis, était installée en bordure du lac à l’entrée d’Aix-les-Bains. Les carrières et les galeries se trouvaient au col du Chat, principalement dans la commune de Saint-Jean-de-Chevelu et ses environs ; on exploitait le calcaire argileux gris-bleu. Le principal défi était l'acheminement des roches extraites du sommet du col jusqu'à l'usine de Bourdeau. La famille Rey a nettement amélioré cette problématique qui était un fort handicap à l’exploitation. L’usine comprenait quatre fours, de nombreux silos et des installations pour traiter les roches (environ 6 000 tonnes par an) et produire de la chaux et du ciment, qui étaient ensuite transportés par bateaux. L’innovation était leur devise. Pour améliorer le transport par la route, ils ont équipé la montagne de différents moyens alternatifs de transport : aérien (câble et funiculaire) ou ferroviaire (wagonnets). Ils ont également renforcé et modernisé la production avec une usine hydro-électrique, une turbine, des fours, un réservoir de stockage d'eau avec conduite forcée (réserve d’énergie), une flotte de bateaux (voile et vapeur) pour le transport vers Aix-les-Bains, etc.

Mais leur plus grande innovation fut commerciale : transformer la matière première (le ciment) en produit fini sans intermédiaire. Pour cela, ils fabriquaient notamment des moulages en ciment de tous genres : des objets d’art et d’architecture destinés à la construction de palaces et de villas aixoises (balustres, fontaines, escaliers, perrons, encadrements d’ouvertures, etc.).  Leur catalogue de produits, qui comptait plus de 60 pages, était distribué dans toute la région. Ils innovèrent également dans la construction de moellons utilisés pour la construction de maisons individuelles, mais aussi d'immeubles plus importants, comme l'hôpital d'Aix-les-Bains. Grâce à ces éléments préfabriqués, le coût de l’ouvrage était réduit, car leur mise en œuvre était beaucoup plus rapide. C’était le début de la maçonnerie avec des éléments préfabriqués.

Alors que l’avenir s’annonçait sous les meilleurs auspices, le fils, Louis, chuta dans une trémie et mourut le 19 janvier 1903. L’élan prometteur fut stoppé net. Sa veuve reprit l’activité avec l’aide de son beau-père. Mais ce dernier mourut le 20 novembre 1905. Entre-temps, un accident survenu dans les galeries avait entraîné la mort. La pression était devenu trop forte pour la veuve, Jeanne Rey qui devait élever ses trois enfants en bas âge. Un jeune ingénieur aixois, Charles Rivollier, présenta une offre d’achat et fit l’acquisition de la société Rey en 1906. Le transport des roches fut motorisé (camions) et l’exploitation fut améliorée en fonction de l’évolution technique du début du XXe siècle. La rationalisation et la mécanisation étaient les maîtres-mots de ce nouveau dirigeant. Cette dynamique s'arrêta un temps durant la Première Guerre mondiale. Puis, l’exploitation reprit en 1919 avec l’association technique et financière des forges et laminoirs de Saint-Chamond. Mais l’usine cessera son activité en 1947 pour des raisons économiques (exploitation peu rentable et concurrence des grands groupes du secteur). Charles Rivollier avait alors 67 ans et n’avait ni successeur ni repreneur.

Aujourd’hui, il est toutefois possible de retrouver quelques vestiges peu visibles, enfouis sous la végétation, qui retracent cette épopée. Ce qui reste, et qui est encore parfaitement visible, ce sont toutes ces villas aixoises et autres palais emblématiques, transformés aujourd’hui en logements, ainsi que l’hôpital, aujourd’hui rénové.

Au fond, c'est l'histoire d'une petite cimenterie, mais à travers elle, c'est une question bien plus vaste qui se dessine : combien de bâtiments, de structures et d'ouvrages d'art portent encore, autour de nous, la mémoire d'une aventure oubliée ? Une histoire d’ingéniosité, de travail, de drames aussi, et du temps qui finit toujours par recouvrir les traces humaines.

ÇA S'EST PASSÉ EN...