Comme à l’accoutumée, la salle Saint-Jean a accueilli pour cette soirée du 8 avril bon nombre de spectateurs. Nous étions environ 90.
Notre conférencier, Eddy Barbaux, qui est déjà venu deux fois nous exposer les vies de François Cachoud et Joseph Communal, a retracé l’histoire du couple de peintres savoyards Lucien et Nancie Poignant. Il a évoqué la biographie de Lucien Poignant, sa naissance à Chambéry en 1905, l’origine de ses parents et de ses deux frères et sa sœur.
Artiste-né, tout jeune, il commence à croquer son environnement et les gens qui l’entourent. Il suit ensuite des cours de dessin avec son professeur, Marcel Mergier. Lucien gagne chaque année le prix de dessin, mais cela ne l’empêchera pas d'échouer au baccalauréat. C’est son frère Roger, médecin, qui le poussera à progresser et à développer sa vocation. Il qui va lui offrir son premier matériel de peinture, et un chevalet de campagne qu’il pourra transporter un peu partout. Lucien fut un grand voyageur, toujours prêt à découvrir le monde. Pour ses premiers pas dans le monde du travail, Lucien va aller à la préfecture de Savoie, comme de nombreux artistes avant lui tel Joseph Communal. Son père voyait d’un mauvais œil sa pratique de la peinture, lui qui avait un travail stable. A la Préfecture, il ne peut s’empêcher de développer sa passion plutôt que le travail administratif. Là, il va même caricaturer ses supérieurs, dessiner sur les vitres, les murs et les mandats. Bien que conciliante, sa hiérarchie va l’inviter poliment à arrêter cette activité et à la poursuivre plutôt en tant que professionnel. Il prend le conseil au premier degré. Il part du jour au lendemain, arrête tout et va tenter de se confronter au public.
Dans les années 1922/23, il habite à Chambéry, rue des Écoles. Cette rue n'est pas anodine. La rue des Écoles est pour tout chambérien, à cette époque, celle où habite le grand peintre, déjà très connu, Joseph Communal, son précurseur. C’est lui qui a fait à Chambéry l'introduction de la peinture au couteau qui a beaucoup de succès. Le jeune Lucien qui demeure dans le même immeuble que Joseph Communal va trouver son maître. Au départ, Lucien était surtout un peintre d’aquarelle. Il va se mettre à la peinture au couteau. Joseph Communal le prend sous son aile et lui explique comment manipuler ses couleurs et fabriquer les mélanges. Marcel Mergier, sera toujours là pour l'aspect dessin. Nous sommes en 1924, Lucien est alors âgé de 19 ans.
Il présente ses œuvres un petit peu partout et cherche des endroits pour exposer. Et là encore, son frère, Roger Poignant, est peut-être sa bonne étoile. Il est établi à Saint-Étienne, dans un grand appartement, et l’invite à venir exposer chez lui. Ce sera un véritable succès. Il va pratiquement tout vendre. Cela rassure son père. Lucien a franchi une étape. Il a commencé à peindre à la façon de Joseph Communal et le public le suit. Il va pouvoir enchaîner les expositions et commencer à se faire un nom. Ce sera bien sûr, à Saint-Étienne. Ce sera aussi à Chambéry, sous les portiques, à la galerie Janin, point de ralliement des peintres locaux. S’y retrouvent François Cachoud, Joseph Communal, Henri Mège, Isabelle Mège, Ernest Filliard… On pourrait faire une liste assez longue. Régulièrement, en toute fin de journée, les artistes avaient l'habitude de s'y réunir.
Il sera exposé à Aix-les-Bains, bien sûr. Donc il restera un peu dans les bassins chambérien et aixois. Il va commencer à intégrer des foyers d'artistes et des associations. D’abord, il rejoint l'Union Artistique de Savoie. Puis la Société Savoisienne des Beaux-Arts. Les choses étant bien faites, comme chacune de ces sociétés exposait tous les deux ans, cela lui permet d’exposer chaque année. À l’appel des armées, Lucien est enrôlé bien sûr mais l'interruption est de courte durée. Il est déclaré inapte. Il va donc continuer à se former, et son chevalet devient son monde.
1928 : il a 23 ans. C'est une grande étape. Et pourtant, elle est rapide. En trois à quatre ans, Lucien est déjà un artiste accompli. Il commence d’ailleurs à exposer à l’étranger. Une première fois, à Londres, dans une exposition collective avec quelques grands noms de peintres de l’époque. Ce salon a une belle notoriété. Sur les vingt-deux œuvres accrochées, dix-neuf sont vendues. Toujours en 1928, lors d'une de ces séances de peinture extérieures, il rencontre un marchand, anglais, qui le fait participer à une exposition en Australie. Ce sera aussi une exposition collective, la même année et une réussite.
Ces deux expositions, Londres et l'Australie, vont lui permettre d'acheter une petite Peugeot bleue. Lucien Poignant est un homme de mouvement. Il a besoin d'aller partout, parcourir toute la France, il va aller en Bretagne. Il commence à avoir du succès, et commence à en vivre, il a un logement, rue Croix d'Or, mais, il lui manque quelque chose… A l'occasion des fêtes de fin d'année, pour Noël, au Casino d’Aix-les-Bains, un concours « Le pull-over de Megève » est remporté par une jeune fille, Nancie Belle, née en 1911 à Aigueblanche. Le premier prix est un tableau de Lucien Poignant qui représente le lac du Bourget. Les jeunes gens se rencontrent donc. Le bal poursuit la remise des prix, et le couple dansera toute la soirée ensemble. La mère de Nancie Belle était présente et travaillait plutôt dans le milieu hôtelier. Aix-les-Bains était à l’époque fréquenté par des familles qui étaient très aisées, des artistes, et la mère de Nancie voyait d'un mauvais œil que sa fille commence à côtoyer ce monde. Mais entre les deux protagonistes le coup de foudre est immédiat. Et régulièrement, par la suite, ils se verront en secret. Lui, avec sa Peugeot bleue, qui attend ou ramène Nancie sans se faire voir. Il ne faut pas trop prendre de risques, on trouve des excuses… Les mois passent, Nancie ment à sa mère en lui disant qu’elle est enceinte. Le mariage est décidé rapidement, et à sa sortie, le frère de Nancie avoue l’artifice. La colère maternelle durera un an. Les jeunes gens partent en voyage de noces en Corse. Lucien peint beaucoup, sur panneaux de bois. Tous les tableaux de paysages maritimes peints en Corse sont ceux de ce séjour.
Au début 30, le couple habite rue Croix d'Or à Chambéry. C'est la vie de bohême. Ils reçoivent régulièrement leurs amis pour des soirées animées dans leur soupente. Ils aiment aussi la photographie, ce qui permettra de découvrir leur riche fonds photographique. Lucien traduira des photos en peinture. Le couple est à l’aise financièrement et Lucien et Nancie font beaucoup d’achats vestimentaires : de belles fourrures, de belles robes pour Nancie ; de beaux chapeaux pour lui, qui faisait la joie des modistes… Ce fonds photographique permet aussi de suivre dans le détail leur vie de couple, leurs voyages. On voit apparaître un troisième personnage, le chien Tiarko qui les suivra partout.
A partir de 1933, ils vont beaucoup bouger. Ils vont exposer partout en France, à Paris, en Lorraine, en Bretagne, à Marseille, à Lyon, Saint-Étienne, Dijon. Chaque fois sera un prétexte pour réaliser des tableaux. Ils sont vraiment très proches, c'est un couple fusionnel.
En 1936, ils partent pour un séjour de trois mois au Maroc. Pour eux, c'est une vraie découverte. Dès leur arrivée, il expose à la Mamounia des paysages de Savoie car selon le vieil adage « Exposer, c’est exister ». Ils vont visiter des petits villages pour avoir des scènes un peu animées avec certains personnages. La peinture au couteau ne permet pas forcément de faire des visages détaillés, donc ils esquissent des silhouettes, synthétisent des images. Ils auront quelques difficultés pour revenir en France, puisque le 17 juillet 1936 éclate au Maroc espagnol un soulèvement militaire, qui s'étend à l'Espagne dès le lendemain et vise à renverser le gouvernement de Front populaire issu des élections législatives de février. Ils sont obligés de passer par l’Algérie et là aussi d’autres difficultés se font jour puisque les chrétiens sont interdits De retour en France, une importante exposition se déroule rue du Faubourg Saint-Honoré. Lucien exposera soixante tableaux, dont quarante sont vendus. Un succès. Il devient tout d’un coup un peintre important. Les années passent, elles se ressemblent. Arrive 1939. C’est le début de la seconde guerre mondiale. Lucien reçoit son ordre de mobilisation. Nancie va s’installer chez ses parents. Lucien réintègre son foyer une semaine après son départ, il est réformé. On lui a signifié qu’il sera plus utile à peindre des tableaux pour La France ! Pour éviter les bombardements, le couple va se réfugier à Mouxy dans la villa «La Chenozette» qui appartient à son frère Roger.
Au début de l’année 1940, la vie devient difficile et pendant que Nancie va donner des cours de danse à Chambéry, Lucien s’occupe de leur fille Annie née en juin 1939. Il continue de peindre. Début 1941, Lucien commence à se plaindre de douleurs à la tête, sa vue se trouble. Tous ses troubles s’accentuent. Il rencontre beaucoup de spécialistes médecins, sans résultats. Son frère Roger va l'emmener chez un grand spécialiste et on va lui trouver une tumeur au cerveau. Il subira une opération à Lyon mais 18 jours après celle-ci, il décédera à l'âge seulement de 36 ans le 11 février 1941. Son ami et peintre célèbre, Francis Carrifa, assistera à son enterrement. Ernest Luguet, compositeur savoyard très réputé, crée une musique « Le tombeau de Lucien Poignant ». On organise une exposition à Chambéry, durant laquelle cette œuvre sera interprétée au piano par l’auteur.
Lucien Poignant fut donc un artiste disparu très jeune. Ses lieux de prédilection de peinture étaient particulièrement les sommets de la Maurienne et du Dauphiné, ainsi que les massifs de Pralognan et de Chamonix. Après dix-sept ans de carrière, il ne laisse derrière lui pas moins de 2500 toiles. Deux expositions rétrospectives de son colossal travail ont eu lieu à Aix-Les-Bains en 1995 et à Chambéry en 2005.
Eddy Barbaux, notre conférencier poursuivra son exposé sur la veuve de Lucien Poignant, Nancie qui reprendra le couteau sur des supports bois pour poursuivre l’œuvre de son époux. Comme lui, elle peint surtout des paysages de la Savoie. On peut la ranger dans une certaines école de peintures savoyardes qui ont pour trait commun leur attachement très local et l'utilisation du couteau. Elle s’inscrit aux côtés de Francis Cariffa, Joseph Communal, Henri Mège. Elle est très axée sur la culture locale comme les peintres Charles Contencin, Charles Cuzin, Marcel Mergier, qui tous aimaient peindre la Savoie et ses montagnes environnantes.
Outre leur vie d’artiste, on pourrait sans peine écrire un roman sur leurs deux vies qui furent heureuses et complexes. Leur fille Annie avait aussi les talents de ses deux parents ; elle a choisi de s’orienter vers l’aquarelle. Les œuvres de ces trois artistes ont été expliquées et détaillées par notre conférencier. Ce fut une belle soirée de sensibilisation à la peinture savoyarde.
Pour vous replonger dans ce monde et découvrir les tableaux de Lucien & Nancie, plusieurs dizaines d’entre eux sont exposés à la galerie d’Art du Bourget-du-Lac, 593 route du tunnel au Bourget-du-Lac (sur la gauche en direction de Bourdeau, en face du Savoy-Hôtel). Vous serez reçus par M Barbaux qui vous fera le meilleur accueil et peut-être croiserez-vous Eddy.
http://antiquaire.bourget.free.fr/lucien.poignant.html - http://antiquaire.bourget.free.fr/nancie.poignant.html
http://lucien.poignant.free.fr - http://poignant.lucien.free.fr - http://lucien.poignant.site.free.fr


