Pierre JUDET, maître de conférences émérite à l’Université Grenoble-Alpes, historien spécialiste de l’histoire industrielle, titulaire en 2016 du Prix d’Histoire « Techniques, entreprises et société industrielle » décerné par l’Académie François Bourdon et la Fondation Arts et Métiers, a présenté cette conférence. Une centaine de participants étaient venus l’écouter. Le thème retraçait l’histoire de la forêt au début du XIXe siècle en Savoie et particulièrement dans le mandement (1) de La Motte-Servolex correspondant en fait à la délimitation du canton de La Motte-Servolex de 1914, c’est-à-dire neuf communes : Bissy, Cognin, Bourdeau, La Chapelle du Mont-du-Chat, Vimines, Saint-Sulpice, Chambéry-le-Vieux, La Motte-Servolex, Le Bourget-du-Lac.

Ces communes n’étaient pas égales en termes de territoires forestiers. Elles sont cependant toutes liées à la Chaîne de l’Epine.

Pierre Judet a précisé que la question forestière a été posée de façon différente selon les époques, puisqu’avant le développement des énergies fossiles, le bois est la source d’énergie par excellence jusqu’en 1850.

 

Dans cette première moitié du XIXe, la population augmente fortement, ainsi que l’utilisation du bois sous ses différents usages :

  • Le chauffage : Utilisation du bois comme source d'énergie pour le chauffage.
  • La construction : Le bois est utilisé particulièrement pour la construction de maisons et la toiture des églises.
  • La pâture : un usage qui a disparu aujourd’hui, essentiel à l’époque. On menait les bêtes pâturer en forêt ; une forme extrêmement répandue, qui n’existe plus, s’appelait prébois
  • L’industrie : la forêt fournit des combustibles pour l'industrie, notamment métallurgique, là où il y a des minerais, fréquents en Savoie. Et à la petite industrie rurale, comme les fours à chaux.
  • La construction navale : Le bois sert également dans la construction navale, qui consomme une grande quantité de bois. La construction d’un bateau nécessitait environ 3500 chênes ou grands sapins.

Les exigences continues en bois ont conduit à une crise forestière distincte, accentuée par le développement urbain et les besoins industriels, notamment la métallurgie et d'autres activités industrielles, par exemple la verrerie dans les Bauges. Le développement de la construction navale nécessitait aussi d'énormes quantités de bois, contribuant davantage à la pression sur les ressources forestières. On parlait alors de « famine de bois » qui aurait pu engendrer des conflits sociaux et que l’Etat redoutait. Cette famine de bois risquait de toucher toutes les catégories sociales, surtout les plus modestes. Pour remédier à cette situation, l’Etat a tenté de structurer des règlements pour gérer l'abattage des arbres, bien que ces initiatives aient souvent été en conflit avec les pratiques traditionnelles et les intérêts communautaires. Par exemple, les paysans avaient l’habitude d’aller ramasser le bois sur les terres des nobles, ou alors, ils emmenaient pâturer leurs chèvres dans les communaux. Et ils allaient ramasser les châtaignes aussi dans les bois privés. A partir d’une certaine époque, les propriétaires privés les en empêchent. Ce sont les seuls à entretenir correctement leurs bois. Les bois communaux sont mal entretenus. Ainsi, le besoin constant de bois pour le développement industriel a non seulement façonné la gestion des forêts mais a aussi conduit à des politiques visant à équilibrer l'exploitation industrielle et la conservation des ressources forestières.

Dans le mandement de la commune de La Motte-Servolex, plusieurs aspects distincts ressortent :

  • La diversité et la gestion des forêts : Le territoire comprend une grande proportion de forêts communales, représentant environ 86% de la surface boisée. Au Bourget-du-Lac cette surface est même de 95 %.  Cela met en lumière l'importance des communaux, même dans des zones relativement urbanisées.
  • État disparate des forêts : Les forêts du mandement présentent des situations hétérogènes. Certaines communes possèdent de vastes étendues de forêts, tandis que d'autres ont peu ou pas de forêts. Par ailleurs, les bois communaux souvent sujets à des pratiques de pâturage, ne sont pas en bon état. Ils font parfois l’objet de dilapidation excessive. Cette exploitation peut par exemple provoquer des ravinements par l’eau, et les arbres ont de la peine à se renouveler.
  • Rôle historique et économique : la forêt était un lieu très fréquenté. Exploitation du bois, pâture, châtaigniers, affouage.Elle a joué un rôle central dans le développement industriel, notamment pour l'approvisionnement en bois de la métallurgie, avant l'essor des énergies fossiles. Les forêts du Bourget-du-Lac et Saint-Sulpice approvisionnent en bois Chambéry, qui se développe, rénove et croît. Elles fournissent des pièces de bois destinées entre autres aux conduites d’eau, à l’endiguement des rivières, aux constructions, par exemple La Grenette, le Théâtre ou le Palais de Justice. Cela souligne la valeur économique et stratégique des forêts à cette époque. Despine, (1792/1856) haut fonctionnaire sarde qui fit le recensement de la forêt, apprécie l’œuvre pionnière de Costa, qui introduit les mélèzes en forêt, mais … dans les forêts privées.

Il est devenu impératif de trouver des solutions pour diminuer la consommation de bois. Ce sera le lignite Il existait un gisement de Sonnaz à La Motte-Servolex, exploité notamment au XIXe siècle. Ce lignite a été un substitut pour le bois comme combustible, ce qui a permis une économie considérable pour la région de Savoie-Propre et surtout pour Chambéry.

Son utilisation a eu une influence notable sur le mandement de la commune de La Motte-Servolex. Le gisement de lignite a été exploité de manière intensive au 19e siècle, notamment à partir de 1828 à La Motte. Cette réduction de l’utilisation du bois a permis de diminuer ainsi la pression sur les forêts locales. Les produits dérivés de cette exploitation ont été largement commercialisés, devenant une alternative au bois pour le chauffage domestique dans la région particulièrement à Chambéry. Toutefois, l'exploitation massive de lignite fut abandonnée par la suite, car elle n'était pas viable à long terme dans le contexte moderne.

La conclusion est que la forêt du mandement de La Motte doit être étudiée commune par commune. Celle de Cognin est par exemple très différente de celle de La Chapelle-du-Mont-du-Chat. Il a été dit que les forêts étaient dévastées, ou en en mauvais état, mais ce n’était pas une règle générale. Et ce n’est pas la faute aux paysans. Sans doute à l’approvisionnement de Chambéry ?

Aujourd’hui, le regard sur la forêt a changé. Il est impossible de s’imaginer ce qu’était la pratique massive du pâturage. Notre vision est maintenant influencée par l’importance du tourisme, et par une lecture environnementale.

 

(1) Mandement : circonscription territoriale qui groupait dans les Alpes du Dauphiné plusieurs paroisses ayant des alpages et des forêts en commun ressource critique, nécessitant un cadre administratif et logistique détaillé pour sa distribution

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