Pour cette deuxième sortie de l'année, nos 30 participants se sont finalement retrouvés sur le parking du château de Caramagne, sur la route de Saint-Ombre. Monique Dacquin, vice-présidente de l'association Les Amis du Vieux Chambéry et guide du patrimoine Savoie Mont-Blanc, nous attendait. Elle a abordé la visite en précisant qu'il était difficile de dresser une liste exhaustive des différents propriétaires qui se sont succédé, car ils seraient près d'une vingtaine. Elle n'évoquera donc que les principaux, tous plus ou moins rattachés à des familles nobles proches de la cour de Turin.
Pour commencer, ce bâtiment a été édifié vers 1530 par un certain Bernardino Becchi, juriste des seigneurs de Caramagne en Piémont. Caramagne est une petite ville située à 40 kilomètres au sud de Turin et, à cette époque, ses seigneurs sont la puissante famille savoyarde des Miolans. Venu en Savoie pour défendre leurs intérêts, il se fait bâtir une demeure au lieu-dit « Pugnet », qui est avant tout une exploitation agricole. Il la nomme Caramagna, en référence à son village natal. Pour abriter la ferme, il fait édifier en contrebas de son « château » des bâtiments en hémicycle qui encadrent l'entrée du domaine. Il s'agit de corps de ferme. Ils conservent encore aujourd'hui le même plan, ce qui accentue la ressemblance avec les villas palladiennes. Mais au début du XVIIe siècle, les descendants de Bernardino Becchi, endettés, perdent leurs propriétés. Ils trouvent alors refuge en Chautagne, où le nom s'éteint puisque l’on retrouve quelques descendants, les « De Becchi de Caramagne ». De cette famille, on retrouve Jeanne, décédée à Ruffieux en 1731, et Françoise, décédée à Saint-Pierre-de-Curtille en 1743, toutes deux filles de Louys, décédé à Chambéry en 1699.
En 1720, Caramagne appartient à Victor-Emmanuel de Bertrand de La Pérouse, marquis de Thônes, qui y fait réaliser de grands travaux. C'est lui qui marquera durablement le château. Il est syndic de Chambéry au moment de la confection du cadastre sarde. Cette mappe ainsi que les registres du tabellion montrent qu'il a donné au « château » son allure actuelle. Tout en conservant les bâtiments fermiers, il fait construire une calade bordée de platanes tricentenaires aujourd’hui pour accéder à la demeure noble. Il fait ensuite édifier de part et d'autre de sa demeure deux bâtiments, dont une chapelle. Enfin, il transforme les anciennes constructions en caves et cuisines pour reprendre le « château » : il aménage le vestibule d'entrée avec les loggias, le grand salon « à la piémontaise » ainsi que, de chaque côté et à l'étage, des chambres. Mais à sa mort, en 1740, il est tellement endetté que son fils refuse l'héritage. On peut penser qu'il a fait réaliser le salon de réception, mais qu'il n'a pas forcément financé les décors. Ces derniers, plutôt de style « rocaille », sont peut-être dus à la propriétaire suivante, Anne de Mellarède. Tout comme les Bertrand de La Pérouse, elle est très introduite dans les milieux turinois : elle est la fille de Pierre de Mellarède, un habile diplomate, à qui, le duc Victor-Amédée II (dit le Renard de Savoie) doit son titre de roi en 1713.
Le grand salon, qui s'étend sur deux étages séparés par un balcon tout en courbes, est orné, au plafond, de décors en stucs sur fond bleu, organisés autour d'un caisson central. Ses murs sont ornés de peintures en grisaille représentant principalement différents travaux d'Hercule. Bien que tirées, elles aussi, de la mythologie grecque, ces peintures semblent antérieures à celles de la façade. Ces dernières représentent, de part et d'autre, des colonnes en marbre prolongées par de faux piliers en trompe-l'œil : l'enlèvement de Déjanire par le centaure Nessus et celui d'Europe par Zeus déguisé en taureau. Tout autour, de fausses portes, des balustrades et des attributs des sciences et des arts animent l'entrée de l'édifice. Ces peintures auraient pu être commandées par Frédéric de Bellegarde, le nouveau propriétaire du château depuis 1783. C'est à peu près à la même époque que son beau-père, le père d'Adèle, confie aux frères Galliari, membres de l'Académie de Turin, la décoration en trompe-l'œil de la salle de bal du château des Marches. Frédéric a-t-il profité de l'occasion pour faire venir à Caramagna des peintres de l'atelier des Galliari, ou bien ces peintures sont-elles l'œuvre d'ateliers itinérants ? Ou sont-elles plus tardives ? On l'ignore. Quoi qu'il en soit, ces peintures à la détrempe ont dû être restaurées à plusieurs reprises, sans doute dès le XIXe siècle. À partir de 1812, le château appartient à Joseph Gillet, commissaire des guerres. Il ne semble pas l'avoir habité, mais plutôt l'avoir loué.
En 1820, il conclut un bail de six mois avec la marquise Vibert de la Pierre et son amie anglaise, madame Birch. C'est donc dans le grand salon que, le 25 mai 1820, est signé le contrat de mariage de Marie-Ann Birch avec le poète Alphonse de Lamartine, alors tout auréolé du succès de ses Méditations poétiques. Le mariage est célébré le 6 juin suivant, à la Sainte-Chapelle du château. Ce château n’était pas chauffé et n'était donc utilisé par les propriétaires et leurs invités que pendant la belle saison. En dehors de cette période, il était donc nécessaire d'avoir une résidence en ville, sans doute à Chambéry. En 1880, le domaine de Caramagne est acquis par la famille Martin-Franklin. Cette famille, qui exploitait l'usine de gaze de soie de La Calamine, à Chambéry, entretenait des liens étroits avec la maison de Savoie, devenue la famille royale d'Italie en 1861. C'est ainsi que la dernière reine d'Italie, Marie-José, a séjourné plusieurs fois à Caramagne, tandis que son époux, Humbert II, cherchait à acquérir la propriété avant sa mort. À la mort de la dernière comtesse Martin-Franklin, en 1962, le domaine est vendu à M. Francis Chappuis, notaire chambérien, qui fait inscrire l'édifice en partie aux Monuments historiques. Puis, en 1999, il est passé à M. Alain Chapuis. Il fait notamment restaurer la chapelle et mettre en valeur les lieux. Il apprécie surtout, depuis son grand jardin à l'arrière du château, la vue sur la chaîne de Belledonne. Il est difficile de croire qu'on se trouve en ville.
Au cours de la visite, nous pénétrons dans la chapelle, construite par Victor-Emmanuel de Bertrand de La Pérouse. Les archives indiquent qu'elle était en service, puisqu'on lui a trouvé un recteur en 1711, soit le début du XVIIIe siècle. Cette chapelle a connu les vicissitudes de l'Histoire. Sur la façade, il ne reste que le décor des dieux très bons et très grands. La chapelle avait été complètement désacralisée au moment de la Révolution. Puis, elle a été désacralisée à nouveau assez récemment. Cette visite a permis à de nombreux participants de découvrir ce domaine qui leur était inconnu jusqu’alors. Ils ont été enchantés, car pour beaucoup d'entre eux, le château de Caramagne se résumait à une vue furtive derrière ses grilles dans leur jeune âge. Depuis plus de 25 ans, cette propriété et son château appartiennent à un homme féru d'art qui désire ouvrir le château au public Mais seul le Grand Salon, avec son plafond en stuc, peut être visité ; le reste des appartements est privé. Le propriétaire a ouvert son château au public afin de contribuer à la vie culturelle de la ville. Selon lui, c'est un endroit idéal pour la musique, car l'acoustique y est remarquable. Cette volonté a donné lieu à la création de l'association Caramagne, chargée d'animer le château et son annexe, la villa Caramagne, située en face et de l'autre côté de la rue. Des résidences d'artistes, des concerts, des soirées littéraires, des ateliers d'arts plastiques, des spectacles théâtraux et des visites guidées sont proposés par l'Office de tourisme Chambéry montagnes.
Source : La rubrique des patrimoines de Savoie – Printemps 2026.