Nous étions seulement 41 participants, après quelques défections, pour les visites sur le Plateau d’Assy. Ce qui nécessitait la répartition en deux groupes, avec programme inversé, conduits chacun par une guide du Patrimoine Savoie-Mont-Blanc : Claire Tronchet et Véronique Dive-Michel

Le Plateau d’Assy est avant tout un lieu qui change de destination entre les deux guerres. Chedde, en bas, avait déjà une importante activité industrielle, où une usine fabrique un explosif, la cheddite. Sur le plateau, à partir de 1921, est envisagée la construction des sanatoriums. C’est donc la fin de sa vie agraire, puisqu’il est choisi par la Mission Rockefeller pour installer des établissements de soin pour les personnes de classe moyenne atteintes de tuberculose. Les plus aisés avaient leurs établissements privés.

Les travaux du premier sanatorium, Pra-Coutant, commencent en 1924. Quatorze sanatoriums, dont deux pour enfants, hôtels, établissements de cure et de postcure sont édifiés en à peine plus de 20 ans. Plus de 2000 lits médicalisés, 1150 salariés, le Plateau d’Assy change complètement de physionomie.

Nous avons donc découvert l’histoire des sanatoriums, celle de la magnifique église de Notre-Dame-de-Toute-Grâce, et la Route de la Sculpture.

Evoquons d’abord les sanatoriums :

Quatre noms nous sont devenus plus familiers au fil de la journée : Henri-Jacques Le Même, architecte de Martel de Janville et Guébriant avec Pol Abraham, Jean Prouvé, concepteur du mobilier, et Maurice Novarina, architecte de l’Eglise d’Assy.

Le premier sanatorium que nous visitons, Praz-Coutant, (Pré Coutant) est construit à partir de 1926 comme un village, avec deux bâtiments centraux, un chalet et une chapelle, sur des plans d’Aristide Daniel et Lucien Bechmann. Henry-Jacques Le Même interviendra ultérieurement après un incendie. Nous traversons le site de cet ensemble, où le grand bâtiment est inutilisé depuis 2020. Il a cessé l’accueil des malades tuberculeux dans les années 1970 ; ensuite, il a été transformé en centre d’hématologie et de chimiothérapie.  Des projets de reconversion sont à l’étude.

Le deuxième sanatorium auquel nous avons accès est celui de Martel de Janville. Un immense bâtiment qui était destiné aux militaires. Il est transformé en appartements. Une chambre de malade est conservée. Sa chapelle, au dernier étage, est ornée d’une fresque d’Angel Zarraga.

Notre guide évoque aussi le grand projet de Plaine-Joux, qui n’a pas été réalisé. Le sanatorium du Roc des Fizz, dans lequel 71 morts dont 56 enfants, ont été victimes de la coulée de boue qui a emporté deux pavillons-dortoirs, rasé après la tragédie. Sancellemoz, sanatorium pour une population très aisée, dans lequel Marie Curie décèdera en 1934. Guébriant, sanatorium des femmes.

Martel de Janville, Guébriant et Praz-Coutant sont inscrits au titre des Monuments Historiques et labellisés patrimoine du 20e siècle.

Le restaurant La Bergerie à Plaine Joux nous accueille tous pour le repas. En terrasse, face au Mont-Blanc. Un moment hors du temps, devant un panorama grandiose.

Parlons maintenant de l’Eglise Notre-Dame-de-Toute-Grâce.

Ses travaux commencent en 1937.

Maurice Novarina s’inspire de l’architecture des chalets savoyards pour sa construction. Son inauguration se déroule en 1946, sa consécration en 1950. Jean Devémy, aumônier à Sancellemoz, et le père dominicain Marie-Alain Couturier, invitent pour la décoration de très grands artistes, sans tenir compte de leurs croyances religieuses ni de leurs opinions politiques. C’est ce qui est appelé « La leçon d’Assy ». Impossible de citer tous les artistes : Fernand Léger compose la mosaïque de la façade, Jean Lurçat s’inspire de l’Apocalypse pour la tapisserie au-dessus du chœur, Germaine Richier sculpte un Christ en croix en bronze, Chagall la céramique du Passage de la Mer Rouge,  auxquels il faut ajouter Bonnard, Rouault, Berçot…

Il ne faut pas oublier notre troisième sujet d’émerveillement : la Route de la Sculpture contemporaine, initiée par la commune en 1973. Quarante œuvres sont créées à cette occasion, certaines sont retournées à leur auteur.

Dans un lacet entre Passy et le plateau, une immense œuvre de Calder, « la Porte de l’Espace » nous invite à continuer sur le chemin de la montagne. Elle est une des vingt-et-une œuvre acquise depuis cette date. https://www.passy-mont-blanc.com/decouvrir-passy/destination-culturelle/route-de-la-sculpture-contemporaine/

Pour aller un peu plus loin, nous vous proposons de lire ce qu’a écrit Jean-Claude Carle, qui a vu beaucoup plus que des bâtiments en béton et des vitraux lors cette journée :

« On ne savait pas ce qui nous attendait : Les Sanatoriums du Plateau d’Assy….

On ne savait pas : Passy. Cette Commune géante, avec un cœur aussi grand… Son usine, ses sanatoriums, et surtout tous ceux d’ici, qui accueillaient, soignaient les ‘pauvres gens’ et les autres aussi, qui venaient du Nord ou d’ailleurs. Tout le monde les fuyait et personne ne voulait les approcher. « Ma fille est infirmière, et aussi engagée chez les pompiers de la Commune », glisse fièrement par deux fois, notre guide, érudite et passionnée, avec un de ces petits chapeaux sorti d’un tableau de Marie Laurençin. La seule Commune Communiste de Haute Savoie (un Communisme qui n’a rien à voir avec ceux qui ont massacré leur peuple et ruiné leur économie) avec un élu, la fraternité chevillée au corps. Il rêvait d’une grande église magnifique, une petite Cathédrale à la montagne, couronnée de vitraux inédits. Ouverte à tous. Il ne voulait pas de cette imagerie catholique officielle, de cette représentation mentale, ‘copiée collée’, toujours la même un peu partout. Aussi il a convoqué les imaginaires et interpellé les plus grands artiste peintres, de l’époque, « Ceux qui croyaient au ciel, et ceux qui n’y croyaient pas » les peintres les plus grands de l’époque : Fernand Léger, Henri Matisse, Georges Rouault, Germaine Richier, Marc Chagall… Calder pour ses sculptures et même Lurçat, pour une tapisserie géante et cintrée, en arrière-plan, d’un Christ en croix qu’on n’aurait jamais imaginé sans oublier d’associer et de célébrer les femmes, qui depuis le Moyen âge et la Royauté, n’avaient jamais été aussi maltraitées qu’à l’époque napoléonienne et même après, jusqu’à aujourd’hui…

D’où qu’on vienne… « On s’attache et on reste ici, avec nous » … même les Allemands… Nous sommes, une « ville de coeur ! » exposée sur un plateau, plein soleil. Et pourtant, c’est ici, que chaque soir, on s’endormait, à côté de la mort, qui venait emporter, l’un ou l’autre, et au final la moitié de la communauté. Mais, la vie et l’espoir étaient là, dans ces immeubles incroyables, comme de gros paquebots, qu’on prend en photo, échoués aujourd’hui, au milieu des forêts de sapins. Alors notre guide, infatigable, tirait comme en pointillé, dans l’histoire qu’elle nous racontait, de petites cartes postales, en noir et blanc, et nous lisait avec son cœur, de ces messages, qui s’envolaient d’ici, vers le Nord : « Maman, ça va bien, j’ai même ‘engraissé’ de 300 grammes… » car avec cette maladie, maigrir, c’était mourir… Et aussi, les messages de ces mamans, arrachées à leurs enfants, réfugiés chez les grands parents, quand ils étaient encore vivants, et alors du peu qu’ils avaient, étaient précipités, dans la misère la plus noire. Vous avez envie de pleurer. Mais cela ne se fait pas. D’ailleurs plus personne ne pleure aujourd’hui. On se retient, ne sachant pas, ce qui nous attend. Ignorant même la probabilité de survenance, d’une pandémie ou autre chose, de pire encore. Au milieu, de cette vague de désespoir, des amours, des passions, pouvaient s’enflammer et bien qu’on ait voulu, séparer les femmes et les hommes, certains arrivaient toujours à trouver le chemin qu’on leur barrait…

Cette conception Française, achevée d’imprimer et dans toutes les écoles, qui depuis le 16ème siècle avec Descartes, imbue de logique, séparait pour mieux analyser et comprendre tout ce qui nous entourait. Et notre guide de nous entraîner, dans un magnifique Bâtiment, réhabilité, où à l’époque, on accueillait les malades de l’armée, en ayant soin, de séparer, les officiers des autres militaires…

Aujourd’hui, notre guide, pose la question du sort de ces grands bâtiments vacants, pourtant robustes, en béton, exposés au soleil, face au Mont Blanc, accessible par le train, les distances, affectives et professionnelles, étant abolies par les Techs. On cède à quelques petits promoteurs tel ou tel bâtiment, pour des sommes assez dérisoires, au passage on y rajoute, une Chapelle, avec tous ses vitraux, où notre guide a pu accéder une dernière fois… »

ÇA S'EST PASSÉ EN...